Revue: Le Cru et le Cuit (Mythologiques I)

Mythologiques, t. I : Le Cru et le Cuit par Claude Lévi-Strauss Paris, Plon, 1964.

Ignorant que j’étais de toute notion d’ethnologie je me suis lancé le défi de découvrir le domaine à travers ce grand classique où Claude Lévi-Strauss analyse des mythes indiens d’Amérique du Sud pour y chercher des structures communes  suivant la méthode définie par le structuralisme.

Je n’ai pas été déçu du voyage car, sans doute soucieux d’exposer sa démarche le plus rigoureusement possible, l’auteur transcrit ses raisonnements à la mode des mathématiciens de l’ancien temps lorsque plusieurs pages de rhétorique était nécessaire pour réaliser une démonstration qui tient en quelques formules avec le formalisme actuel.

Une lecture ardue à l’horizon… sans compter que le titre est une escroquerie (plus de détails dans la suite du billet) !

A sa décharge, le formalisme dont Lévi-Strauss avait besoin n’existe pas (ou du moins n’existait pas lors de la rédaction de son livre) et on le voit d’ailleurs essayer d’en définir un en associant à chaque mythe une série de formule et de schéma. L’initiative est hautement louable mais je dois humblement reconnaître que la pertinence et la finalité de la quasi-totalité de ces schémas m’ont complètement échappé, la rendant vaine à mon sujet.

Le lecteur suffisamment courageux pourra tout de même se laisser guider à travers la jungle des mythes que l’auteur défriche peu et peu et se laisser étonner par la variété des mythes en questions, avec la satisfaction de découvrir ainsi quelques bribes de cultures si différentes et pourtant en grande partie disparues aujourd’hui (si j’ai bien l’histoire des tribus d’Indiens dont ces mythes proviennent).

A l’orée de la seconde moitié du livre une autre satisfaction surgit lorsque l’auteur, qui avait entamé son œuvre par la description d’un mythe d’origine du feu, analyse un mythe d’origine de l’eau qui ne semble avoir strictement rien en commun (ni le déroulement de l’histoire, ni les personnages, ni le « message ») et démontre leur équivalence.

A ce moment là les interprétations systématiques des mythes auxquelles s’est livré l’auteur dans la première partie me sont apparues plus comme des exercices de gymnastique mentale destinés à nous préparer à cette démonstration plutôt que comme des lemmes permettant de construire un quelconque théorème, n’étant donc pas aussi vaines que j’en avais eu l’impression.

Par la suite, les considérations de Lévi-Strauss semblent « s’élever » au dessus du terrain des premières observations, tentant de se généraliser à d’autres cultures en passant notamment, mais de façon prudente, par le lien entre les mythes et la représentation des constellations et de leurs mouvements.
Les points que j’en retiens sont sans doute plus à la mesure de mon ignorance de l’ethnologie qu’à celle de l’œuvre de Lévi-Strauss et couvrent:

  • l’analyse des mythes par la définition de catégories (haut/bas, cru/cuit) et d’éléments essentiels (eau,terre,feu)
  • l’analyse des rapports entre ces catégories (disjonction et médiation)
  • le rapprochement des mythes par la notion de « transformation »
  • les armature, code et message d’un mythe qui sont autant de dimensions suivant lesquelles les transformations peuvent se décomposer

Bon voyons maintenant pourquoi le titre est une escroquerie: vendu comme l’association de la séparation nature/culture à la séparation cuit/cru, Lévi-Strauss décrit plutôt une progression « pourri – cru – cuit » et la séparation varie d’une culture à l’autre en englobant ou pas le cru. Apparemment il a redéfini cet aspect sous le nom de triangle culinaire.

Un dernier point qui me trouble encore un peu est le lien démontré par Lévi-Strauss entre les poisons, les maladies (jusqu’ici tout va bien) et le chromatisme avec l’arc-en-ciel tout d’abord et le chromatisme en musique pour finir. L’équivalence prétendue entre ces concepts m’a assez surprise même si dans l’ensemble et rétrospectivement cela se tient.

Ce passage entre des concepts mythique et la musique, ainsi que la construction du livre, décrite explicitement dans son « ouverture » comme une référence profonde aux pièces musicales laisse penser que l’auteur rapproche ou aimerait rapprocher la construction mythique de la synesthésie  et peut-être identifier la source de la  première aux mécanismes de la seconde1.

Il faudrait sans doute que je retourne un jour à la lecture des suites de son œuvre en avoir la confirmation et peut-être l’explication.

  1. et d’ailleurs une rapide recherche Google, nous donne un indice de plus qu’il aurait eu ce genre d’idée en tête []